Le Rhumellien et ses deux fils, jusque là en parfaite harmonie avec la nature, se hissèrent sur les cimes pour y bâtir leur demeure, dont Baram, le sage, en a été le concepteur. Sharam, dont le dessein inavoué était de fienter plus haut que les oiseaux, poussa son frère dans le vide afin que nul autre ne connaisse le secret. Dans sa chute vertigineuse, Baram se transforme alors en corbeau et se mit à voltiger, tourbillonner et crier, en signe de tristesse et surtout de colère, comme pour dénoncer le fratricide et jeter un sort sur le rocher.
Constantine est ainsi née avec la légende de Sharam Baram, et les corbeaux continuent éternellement à croasser pour punir l’homme d’avoir pris l’initiative de poser la première pierre de celle qui sera la cité de toutes les convoitises. Numides et Romains, Juifs et Chrétiens, Amazighs et Musulmans, puis enfin Turcs et Français lui ont chacun offert leur savoir et leurs armes en guise de dote.
C’est grâce à cette sédimentation culturelle, à cette mémoire, que Constantine s’est forgé une renommée de cité conservatrice de ses valeurs de tolérance, de respect et d’acceptation de l’autre, de respect de la différence. Son histoire est intimement liée à celle de l’humanité, elle ne peut donc être qu’une cité universelle.
Constantine vivait en parfait équilibre grâce à ses savants, ses artisans, la façon de vivre des ses hommes, l’élégance de ses femmes, sa cuisine, ses ruelles encensées, ses pauvres et ses riches, ses puissants et ses faibles, sa musique ensorcelante, ses sportifs, ses résistants, ses cent mosquées éducatrices, a assisté, non sans révolte, à un changement stratégique de son mode de gestion. En effet, dès son installation, l’administrateur local agit comme si tous ses prédécesseurs avaient raté leurs objectifs, comme si les citoyens s’étaient trompés d’élus, et se proclame l’incontournable sauveur conquérant d’une ville d’histoire, de science et de savoir. Par souci d’efficacité et probablement d’équité, il commence toujours par faire dans la cooptation d’éternels prétendants convaincus d’être indispensables et incontournables. C’est ainsi que le reste de la population et parfois les élus sont contraints de se comporter en invités dans leur propre ville. C’est ainsi que fonctionne la cour de Constantine, sans harem, bien sûr, car les femmes sont restées dignes. C’est aussi ainsi que le rond à béton a remplacé les circonvolutions cérébrales, et que l’entrepreneur introduit a remplacé le professeur d’université dans l’élaboration des programmes et la réflexion autour d’objectifs de développement.
Comme nul n’est éternel, l’administrateur finit par plier bagages. La cour se rassemble pour le dénigrer afin de mieux conquérir le nouveau et, le temps d’une passation de consignes, elle se confond en lamentations en épousant les opinions de la rue:
Les citoyens, longtemps mis à l’écart, se comportent en colonisés. Les constructions ont toujours le goût de leurs éternels concepteurs, c'est-à-dire sans goût. Les mosquées forment des musulmans sans foi. Les commerçants importent des produits et même des médicaments qui ne se vendent nulle part ailleurs. Les apprentis magouilleurs sont vite élevés au rang de notables banquiers, spécialisés en thésaurisation de billets froissés et sentant mauvais. Les mendiants, les jeunes et moins jeunes, par manque d’emploi et de loisirs, errent dans les rues. Ils ne trouvent même pas où s’asseoir car les bancs publics sont badigeonnés à l’huile usagée et, gobelet de café-dur dans une main, cigarette et chique dans une autre, ils discutent nerveusement et vulgairement, en toute quiétude, empêchant les passants de circuler librement.
Par manque de plan de circulation, de moyens de transport, et surtout par négligence des lois de la république, les artères de la ville et la police peinent à contenir ce désordre.
Dans leurs prêches, les imams tirent à boulets rouges sur la femme, la rendant coupable de tous les maux, et sur notre jeunesse pour lui interdire de suivre les matchs de foot, alors que l’incivilité, véritable lit de la violence, s’est faite notre compagne. Toute l’architecture de la ville a été pervertie. Les cafés, surtout ceux du centre, ont été transformés en friperies alors que d’autres ont été délestés de leurs chaises, empêchant les citoyens de s’attabler, échanger leur point de vue et communiquer ensemble, sachant pertinemment que la communication reste le meilleur ciment de la société.
L’équilibre social a été rompu. La Nougat a remplacé la Nouba. L’argent et l’ignorance ont remplacé la sagesse et le savoir. Les croyances ont remplacé la foi. La médiocrité a remplacé l’initiative, mais plus grave encore, certains apprentis politiques ont voulu faire jouer à Constantine un rôle qui n’a jamais été le sien, celui de ville tribale, servile, grossière, chargée de haine et piétinant sa mémoire.
La communication reste la clef de voûte de toute forme de gestion, surtout pour une ville comme Constantine qui regorge de compétences et qui a de tout temps accueilli les enfants de toutes les régions, quelles que soient leurs différences, car tout est important, rien n’est important, tout est question de communication.
Nous sommes tous responsables de ce qui se passe dans notre cité, qui par désintérêt ou par intérêt, qui par silence ou par peur, qui par ignorance ou arrogance, oubliant que Constantine a besoin de tous ses enfants pour retrouver la sérénité et prendre le chemin du progrès. Il faut que chacun d’entre nous revienne à la raison afin de pouvoir comprendre les raisons des autres et contribuer à promouvoir les notions de travail, de respect, d’amour et de paix.
Ceux qui n’ont pas cette vision de Constantine continueront à diaboliser la femme au lieu de l’aimer, à détruire Constantine en ne la voulant que pour eux.
J’aurais souhaité que Sharam ne jeta pas son frère dans le vide. J’aurais souhaité que Baram ne se transforma pas en corbeau, mais je préfère croire en cette légende car elle a commencé par le désir de bâtir.
Alors bâtissons ensemble et prions pour que Constantine reste à jamais belle et rebelle.
Professeur Hocine BENKADRI





